Avant la tempête

Pour Ulyces.co, Joanna Dunis a longé la mer Noire de l’Ukraine à l’Abkhazie, sur les traces d’un monde englouti. Un été avant que tout ne bascule.

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La mer Noire est bleue.

Ce n’est pas rien de le dire. Je l’ai compris au cours d’un été brûlant. Plongée dans les planches du photographe Prokoudine-Gorski, je découvre une mer apparemment calme et des rivages enchantés. Une Riviera Belle Époque où la marque de l’homme est à peine perceptible. Où palais et jardins embellissent encore les panoramas.

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Gagra par Sergueï Prokoudine-Gorski, 1912

Nous sommes dans les années 1910, et Prokoudine-Gorski sillonne les terres russes pour documenter en images la diversité de l’empire. Sur les ordres de Nicolas II, il réalise ainsi des milliers de clichés couleurs des bords de la mer Noire.

C’est portée par cette vision quasi paradisiaque d’une mer entre Orient et Occident que je décide de parcourir les 1 500 km qui séparent Odessa de Soukhoum. Deux mois à suivre les rives d’une mer si peu connue, aux confins de l’Europe.

Cet été à vagabonder aurait pu être un été parmi tant d’autres. J’aurais collecté quelques photos et des souvenirs de vacances azurées pour m’aider à passer l’hiver. C’était sans compter sur l’Histoire. Car cet été-là fut le dernier. Le dernier d’une Ukraine en paix bien que corrompue ; le dernier d’une Crimée ukrainienne bien que largement russophone. Ce fut aussi l’été d’avant. Avant l’Ukraine révoltée de Maïdan ; avant une Russie élargie par la force.

Au moment de mon départ, rien de tout cela n’est encore arrivé. Pourtant, une fois sur place, tout est déjà annoncé. Retour dans cet été 2013, à la recherche d’une époque disparue et des prémices d’un monde nouveau. Comme Prokoudine-Gorski cent ans plus tôt, à la veille de la Révolution bolchevique, je découvre un monde sur le fil, au bord de l’implosion mais fait d’apparente insouciance et de vacances à la mer. Un monde juste avant.

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Odessa

Tout commence par Odessa. Odessa Mama. C’est une mère criarde, douce et sévère qui assure la porte d’entrée aux rivages septentrionaux de la mer Noire. Construit selon la volonté de la grande Catherine dans les tous derniers jours du XVIIIe siècle, le port d’Odessa est jeune. Pourtant, ses cours intérieures semblent bruisser depuis des millénaires. On y retrouve les ambiances des villes portuaires du sud. Marseille n’est pas loin. Ni sa mixité, ni sa pègre, ni son accent lourd de soleil. Sous la chaleur de juillet, les ruelles suintent et les poubelles débordent. Dans le cœur historique et touristique, quelques badauds viennent se prendre en photo sur le fameux escalier Potemkine, consacré par Eisenstein en 1925. Pas de landau, pas de Cosaques armés qui tirent sur la foule mais un périphérique en travaux qui casse toute perspective. Il faut regarder les marches d’en bas, en tournant le dos au chantier, pour comprendre ce qui inspira le cinéaste pour son révolutionnaire Cuirassé Potemkine.

Car c’est la mutinerie, la révolte que l’on cherche à Odessa. Un franc-parler et un humour caustique qui ont toujours fait sa renommée. C’est Odessa la Cosmopolite. Celle qui fut construite par des Italiens, des Français, des Allemands, des Grecs. Puis qui fut façonnée par la communauté juive débarquée de tous les shtetls d’Ukraine et de Pologne. L’Odessa de Trotski, Jabotinsky, Babel. L’Odessa qui est morte pendant l’occupation roumaine et nazie et en laquelle on fait encore semblant de croire.

Le soleil tape, les acacias et les platanes peinent à rafraîchir l’atmosphère. Il faut quitter les rues du centre-ville pour rejoindre les plages bondées de Langeron et Otrada. C’est là que bat le cœur de la ville pendant la saison. À la terrasse d’un café vue sur mer, une belle femme french manucurée parle un anglais hésitant à un rouquin accablé de chaleur. Elle est enjouée, cherche à maintenir une conversation qui s’étiole.

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Plage de Langeron, Odessa. Crédits: Joanna Dunis

« — Qu’est-ce que tu aimes manger ?
— Sais pas.
— Du poisson, de la viande ?
— Oui, du steak. »

Le silence revient, elle commande une deuxième pinte de bière qu’elle boit aussi vite que la première. Il n’en peut plus de chaleur, bouge le moins possible mais garde ses chaussettes dans ses sandales. Elle reprend, opportune : « Moi, j’aime le froid. » Elle réfléchit puis : « C’est sûrement parce que je suis née en février. »

Elle sourit en se souvenant de leur première rencontre l’hiver dernier. À l’époque, elle ne parlait pas un mot d’anglais, la traductrice de l’agence matrimoniale avait dû les accompagner partout dans le froid. Pas ravie la fille mais elle, elle s’en fichait. Acceptera-t-elle de partir avec lui, là-bas à l’Ouest ? Elle est belle et pétillante ; il est morose mais peut lui offrir une stabilité à elle et sa jeune fille. Ils s’en vont, mules à talons et Birkenstock en cadence.

C’est que la réalité ukrainienne est dure. Tout le monde ne me parle que des voyous qui sont au pouvoir, de la mafia de Donetsk dans l’est du pays qui rafle tout. La révolution orange aurait-elle pu changer les choses en 2004 ? « Un coup monté, ils sont tous de mèche. Yanoukovitch, Timochenko ou Iouchtchenko, même combat. » C’est ce que pense Tatiana, gérante d’un hôtel sur la plage et choucroute d’une blondeur majestueuse. À l’origine, elle était professeure d’allemand. Puis les écoles ont arrêté d’enseigner la langue, elle s’est tournée vers le tourisme.

Avec son rouge à lèvres rose nacré sur les dents, elle a l’air ferme d’une femme qui a dû se débrouiller seule dans le désordre des années 1990. « On a vécu la même galère que dans toutes les anciennes républiques socialistes. Les usines ont fermé, le port d’Odessa a cessé de fonctionner. Le sida a explosé. J’ai essayé de mener des campagnes de prévention. Mais on a beaucoup perdu avec la chute de l’URSS. Les hôpitaux, le système de santé, tout ça a disparu. Avant au moins, on avait la stabilité et des garanties de base. Nos hommes politiques depuis ne servent à rien. »

Au loin, sur la plage, les jeunes ont remplacé les familles et les plus âgés. Ils rient, jouent au beach-volley, comme sur toutes les plages du monde. Ils ne se soucient pas des rayons qui tapent, cuisent toujours plus pour stocker un soleil si rare les mois d’hiver. Certains ont nagé loin et se dressent sur les restes d’une digue sous-marine. Des hérons perchés sur l’horizon que le maître-nageur de 75 ans surveille vaguement.

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La Crimée

Ces plages, ces jeunes, ces familles et ces vieux, je les retrouve partout pendant ma traversée de la Crimée. Terre d’élite choisie par les aristocrates poitrinaires de l’empire, c’est Lénine qui nationalise palais et hôtels de luxe pour en faire des hauts lieux du bien-être populaire. Les meilleurs travailleurs de l’Union ont droit à une place au soleil pour se remettre en forme. Ils sont sélectionnés par secteur d’industrie et se retrouvent en vacances comme au travail, en communauté. La vie est minutée : un temps pour les soins, un temps pour la baignade, un temps pour la cantine. Une grande organisation de la vie pour qu’elle ne soit jamais vide.

Aujourd’hui, quelques-uns de ces sanatoriums ont été transformés en hôtels pour une clientèle qui ne peut pas se payer les plages de Turquie ou d’Italie. D’autres continuent à proposer des soins. Une grande partie a tout simplement fermé. Et ici, comme avant, on oublie. On oublie l’hiver, on oublie le travail. Comme Marina, jolie brune toute en poitrine venue se reposer quelques jours sur la côte. Elle s’ennuie, déteste la plage qu’elle trouve sale et passe son temps à envoyer des textos à son amoureux Rouslan resté à Kharkov, dans le nord du pays. Il a 20 ans, elle 25. Elle a tellement honte d’être catherinette. C’est qu’ici, on se marie jeune. Mais Marina, elle prend son temps. Elle « se promène » – c’est comme ça qu’elle dit. Elle travaille comme caissière dans un café à Kharkov et au fil des ans, elle est montée en grade. « Partir à l’étranger ? Pourquoi ? Je suis bien à Kharkov. Et si je continue à travailler comme ça dans mon café, dans 30 ans j’aurai peut-être une retraite. » Voilà.

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Plage d’Evpatoria, Crimée. Crédits : Joanna Dunis

Malgré l’ennui, la joie désuète des stations balnéaires se maintient. On flirte à Yalta, on s’aime à Evpatoria, on s’amuse aux camps de vacances d’Artek. Ambiance congés payés : même le kitsch est réjouissant. Tout a un air suranné. On se prend en photo sur le soleil couchant, on se laisse convaincre que le cinéma 12D existe, on tire aux fléchettes sur de jolis ballons roses pour gagner la peluche de son choix.

Les promenades de bord de mer de Koktebel, Gourzouf, Feodosia, Aloushta se ressemblent : les stands de souvenirs, de tatouages éphémères ou de tresses africaines sont partout. Sur les plages bondées dès 7 h du matin, les corps exposés rougissent, pèlent, puis noircissent. C’est étrange mais ici, c’est presque beau. La mer trône sur cet océan de chair humaine mais n’a pas l’air de s’en soucier. En retour, on ne la sollicite pas : l’horizon est toujours dégagé. Quelques jet-ski vrombissent à proximité du rivage mais personne ne se risque à explorer le large. Jamais un bateau ne passe au loin. La mer est partout, mais n’appelle jamais à l’ailleurs. Une masse inerte, juste là.

 Comme figée sur cette terre de frontières qui a vécu au gré des tiraillements entre l’empire ottoman et l’empire tsariste. C’était avant que l’URSS ne gèle tout. Début des années 1990 et les frontières se remettent à bouger. La Russie « perd » la Crimée à l’Ukraine. C’est le grand traumatisme de Sébastopol. Port de la flotte impériale depuis la Grande Catherine, ville-héros de l’Union soviétique, Sébastopol est russe jusque dans ses cales. Si elle est devenue ukrainienne, ce n’est qu’une erreur de parcours. C’est Tonton Igor qui me raconte cela.

Dans sa caravane miniature sur les quais du port militaire, c’est le tailleur des marins. Entouré de bobines, entre deux vieilles machines à coudre soviétiques et sous le regard de Katia, il prépare costumes de gala et képis. Katia, il l’a rencontrée il y a plus de quarante ans. Dès qu’il l’a vue, il a su qu’elle serait sa femme. « Elle a mis deux ans à le comprendre. Mais je l’ai eue. » L’amour est toujours là, dans ses yeux, quand il regarde le petit cadre tout de travers qui a trouvé sa place au milieu des aiguilles. « Je ne sais même plus quel âge on avait. C’était il y a longtemps. »

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Tonton Igor à Sébastopol, Crimée. Crédits : Joanna Dunis

Comme par enchantement, la petite porte de la caravane bleue s’ouvre et je vois les yeux doux de Katia. Elle tient la boutique sur le port qui fournit les marins en dentifrice, alcool et jeux de cartes. Elle lui dit qu’elle s’en va. On dirait de jeunes amants. Dans le silence studieux qui est revenu chez Tonton Igor, une sonnette retentit. C’est Jingle Bells : les marins l’appellent pour essayer un nouveau costume. Il doit me quitter, me dit de repasser bientôt discuter encore un peu. Puis rajoute : « Ne traînez pas seule ici le soir, une jeune femme chez des marins c’est toujours risqué ! »

Sur le Boulevard Primorski, où tous viennent se balader dans l’air tendre de fin de journée, je retrouve une jeunesse soviétique aujourd’hui retraitée. Là, sous un arbre à soie, une accordéoniste aux cheveux fous enchaîne valses et tangos. Groupés en cercle autour d’elle, des plus de 75 ans revivent leur jeunesse en chansons. Quelques couples dansent au ralenti, les hommes sont rares mais donnent de la voix chevrotante. Brushings et postiches sont de sortie, les dents en or scintillent dans le soleil finissant. Il est question d’amours blessées, de flirts avortés ou de fiancés perdus. Les yeux se ferment. Les pieds battent la mesure. Emportés par la chevelure rouge de l’accordéoniste, ils ont de nouveau 20 ans, sont l’espoir d’un empire. Infatigables, ils ne ratent pas un mot des longues rengaines populaires. Je me retire et les laisse dans leurs souvenirs partagés.

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La République de Kazantip

À mille lieues de cette nostalgie couleur guimauve, je vais à la rencontre d’une jeunesse qui veut vivre sans contraintes. Tous les ans, au mois d’août, elle se rassemble dans le petit village de Popovka. A priori, rien à signaler si ce n’est la steppe et le vent : une route de western qui semble mener quelque part, des pistes désertées où cohabitent cadavres de béton et motels rutilants, quelques chèvres. Un monde post-apocalyptique, digne d’un film d’anticipation des années 1970. Et au bout, la plage. Une immensité de sable blanc cassée par un mur de béton et de barbelés. Une prison les pieds dans l’eau ? Non, la République de Kazantip.

À mi-chemin entre Burning Man et Ibiza, Kazantip n’est pas un festival, « c’est un projet ». On me le répète suffisamment de fois au cours de ma visite pour que je me plie à cette exigence. Dans l’énorme chantier qui précède l’ouverture des festivités, on se balade sans entrave. Bientôt, pour entrer, il faudra un visa. Il coûte 200 euros, une fortune pour la région. Je retrouve Nikita, le fondateur du « projet » et dictateur auto-proclamé des lieux. Il me raconte les débuts de Kazantip, en 1993, dans la centrale nucléaire abandonnée de Chtchelkino : l’URSS était morte, la techno bien vivante.

Nikita a alors une vingtaine d’années et comprend que pour vivre en paix dans le chaos qui l’entoure, il faut vivre isolé. Il se construit son monde à lui, sa petite utopie d’hédonisme absolu. On y danse, on y boit, on s’y marie pour la journée, on y salue le soleil, on y fait l’amour sans complexes. Ça fait vingt ans que ça dure et c’est devenu un phénomène. « De toute façon, je ne sais rien faire d’autre. » Il fait celui qui s’en fiche, mais il est fier de sa réussite et place nonchalamment qu’il connaît beaucoup de gens importants, au Kremlin et ailleurs. « La vie est un show, il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux. » Et c’est cela qu’on vient chercher ici : un monde où l’on profite pour peu qu’on puisse se le payer.

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République de Kazantip. Crédits: Joanna Dunis.

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Sotchi

Ce credo, c’est celui de la Russie des années Poutine. Je la retrouve hypertrophiée à Sotchi. Station balnéaire historique de l’élite politique depuis l’empire, Sotchi reçoit les JO en février 2014. Un pari fou pour une ville qui a toujours chanté le bien-être méridional. Depuis un siècle, on se gargarise de cieux sans nuages, de sanatoriums majestueux, de corps athlétiques et dorés sur des cartes postales colorisées. Mais les sanatoriums ont été détruits, remplacés par des tours de verre et de béton. Au cours de cet été, les cieux sont effectivement sans nuages parce qu’on y balance des produits chimiques qui chassent la pluie afin de finir les travaux à temps. Et les corps athlétiques sont ceux des travailleurs qui s’acharnent là, pour beaucoup illégaux et immigrés.

Ils débarquent pour la plupart du Caucase voisin ou de la lointaine Asie Centrale. À l’arrivée, ils ont droit à un permis de séjour temporaire qu’ils doivent renouveler tous les trois mois. Certains travaillent sur les chantiers depuis deux ans, mais tous les trimestres, il leur faut quitter le pays pour renouveler l’unique papier officiel dont ils disposent. Pas question de leur donner des papiers durables : il faut qu’ils sentent bien qu’ici, ils ne sont que de passage.

Alors, ils font l’aller-retour en bus vers la frontière la plus facilement accessible. Le mieux, après de longues heures sur la route qui serpente entre une côte sans plage et des montagnes hostiles, c’est encore de traverser en ferry les quelques kilomètres qui séparent Port Kavkaz de Port Krym, dans le détroit de Kertch. Port Kavkaz est russe ; Port Krym est ukrainien. L’idée d’un pont sur le détroit est lancée depuis longtemps mais sa réalisation semble encore improbable. Pour ça, il faudra attendre l’annexion de la Crimée par la Russie. Mais ça, c’est pour plus tard.

En attendant, à Sotchi la carte postale est bien loin. Brouillée par les embouteillages sauvages qui paralysent toute la côte. Lacérée par des échangeurs, des routes à six voies et des chemins de fer titanesques. Souillée par des hectares de friches, des tonnes de ciment. Et bâillonnée par une censure qui cache à peine son nom. J’ai beau chercher, fouiller la ville, frapper aux portes pour connaître le revers de la médaille olympique : on me répond systématiquement la même chose. « L’association ne travaille plus ici. L’ONG ne rouvrira que l’année prochaine. Nous ne faisons aucun commentaire. »

La façade tiendra le temps qu’il faudra.

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L’Abkhazie

Pour quitter ce cauchemar, il faut traverser la rivière Psou, à moins de 40 km. Un pont, un poste frontière quasi abandonné, et cinq contrôles de passeport plus tard : c’est l’Abkhazie. Ab-kha-zie. Trois syllabes qui pourraient former le nom d’un pays imaginaire. Une sorte de Syldavie à la Hergé. Pourtant, cette petite bande de terre entre mer et Caucase existe réellement. Pays mythologique de la Toison d’Or, c’est un paradis caché dans une nature subtropicale. Les élites tsaristes et bolcheviques ont construit ici les plus beaux palais et hôtels de la Riviera. Partout, des villas majestueuses dominent la mer sur une côte préservée. Pas de blocs HLM ni de grosses structures soviétiques : les architectes de l’URSS ont comme oublié ce coin du monde communiste. C’est à Gagra, Goudaouta, Novyi Afon et Soukhoum que je crois retrouver le monde 1900 de Prokoudine-Gorski.

Pour y arriver, j’ai obtenu un laissez-passer frappé de tous les sigles et symboles officiels de ce micro État sécessionniste. Ancienne province géorgienne, l’Abkhazie est reconnue par seulement quatre pays dans le monde : la Russie, le Venezuela, le Nicaragua et une île perdue du Pacifique. Il faut croire que la population de Nauru est très concernée par le devenir des 240 000 Abkhazes. Alors qu’ils fêtent leurs vingt ans de paix, les traces de la guerre d’indépendance de 1992-1993 sont partout. Dans tous les discours et sur tous les monuments. Les combats, le nettoyage ethnique et le blocus qui ont suivi ont fait fuir vacanciers et habitants : aujourd’hui c’est une côte intouchée, presque vierge. Les villas sont vidées, les hôtels en ruines. Figuiers, grenadiers et vignes reprennent leurs droits sur des palais bigarrés. Pourtant, l’ambiance demeure et on imagine sans peine la grande époque de ce monde perdu.

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Gare abandonnée de Gagra. Crédits: Joanna Dunis

Je rencontre Albina et Margo, 10 ans, dans un manoir décati sur les hauteurs de Soukhoum. Du linge sèche aux fenêtres, Jerry le chiot court partout dans des jardins envahis de ronces et Albina et Margo grimpent aux arbres pour cueillir de petites pommes amères. Elles me proposent une visite guidée. Avec son visage rond et ses lunettes de première de la classe, Albina prend son rôle très au sérieux. Chaque recoin est présenté selon sa fonction d’origine et son état de décrépitude actuel. « Avant, ici, tout était beau et propre. On avait un terrain magnifique et un étang pour se rafraîchir les jours d’été. Maintenant, c’est un peu triste, c’est tout cassé. »

Elle hésite puis lance : « Vous savez que la maison est hantée ? » J’attends, intriguée. « Enfin c’est ce qu’on dit. Ici, c’était un quartier général de l’armée pendant la guerre. Il paraît qu’il s’est passé des choses terribles. Et que les âmes des combattants errent encore. Les gens disent que si on colle son oreille aux murs, on les entend gémir. » Elle s’arrête puis reprend, bravache : « Mais nous, on n’a pas peur. » Je lui demande si elle a déjà écouté les murs. Elle me fait signe que non. En silence, nous nous penchons sur la façade, la peur au ventre.

Le mur se tait, Albina exulte. Elle grimpe sur les hauteurs du domaine où un vieil eucalyptus donne une ombre enchanteresse. Là, un vieux sommier à ressorts semble finir de rouiller. « C’est notre trampoline ! » Démonstration d’acrobaties aériennes : la guerre est loin de nouveau. Alors qu’Albina et Margo virevoltent et rient, la côte s’étend en contrebas. Elle est tranquille et rude, exposée par un soleil sans fin.

C’est à la fois le rêve et la brutalité qui surgissent sur cette terre de bout du monde : un pays qui n’existe pas, des panoramas préservés mais abandonnés, une joie de vivre éviscérée par la guerre, une communauté essaimée aux quatre vents. Aujourd’hui, alors que les cessez-le-feu s’enchaînent sans convaincre à l’est de l’Ukraine, le Donbass connaîtra-t-il le sort de l’Abkhazie ? L’été prochain marquera-t-il la naissance d’un nouvel État fantôme sous perfusion russe ?

C’est probable.

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Les rives de la mer Noire ont été frappées par un siècle violent. Et tous se souviennent d’un temps meilleur. Albina, Tatiana, Tonton Igor : ils ont entre 10 et 70 ans et transpirent la nostalgie. Nostalgie d’un temps sacralisé, proche du monde merveilleux de Prokoudine-Gorski. Déchu par l’arrivée de la révolution bolchevique, le photographe quitte la Russie en 1918 et emporte avec lui l’œuvre de sa vie. Il sauve ainsi des milliers de planches détaillant un monde perdu.

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Côte de la Mer Noire, Sergueï Prokoudine-Gorski, 1910

Un siècle plus tard, je suis partie sur ses traces oubliées et j’ai retrouvé un monde fait de vacances au soleil, une belle époque juste avant le chaos. Dans ce voyage sur le fil, j’ai été baignée de contradictions, entre mer, steppe et montagne ; douceur et violence. Par endroits, la mer Noire m’est apparue calme et hospitalière. C’est qu’elle sait bien dissimuler. Car elle n’est pas douce avec ses enfants. Bulgares, Grecs, Juifs, Mingréliens, Arméniens, Ukrainiens, Géorgiens, Russes, Abkhazes, Tatars, Karaïms… Dans un décor de congés payés, tous se retrouvent sans se parler au bord d’une mer qui ne rassemble pas.

Une mer qui se joue de tout et ose la contradiction suprême. Car ce n’est pas rien de le dire : la mer Noire est bleue.

 

 

 

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