Notes from within

Joanna Dunis
Réveil et homériades
Il est déjà 10h mais je me réveille péniblement.
Les yeux encore collés, la tête qui tape.
Une nuit épuisante, peut-être la fièvre. Un délire.
La faute à Homère et à son Odyssée.
Un rêve sans fin, long et tout en volutes.
Volutes des cieux verts et menaçants, qui étouffent un soleil noir.
Volutes des rochers acérés et coupants, qui s’élèvent haut, haut dans les nuages.
Volutes aussi du vent qui hurle, hurle encore et se mélange aux rires tonitruants des Dieux moqueurs.
 ∼
Le labyrinthe de Chora. Pas de mer, étonnamment.
Un lanceur de couteau me vise à chaque nouveau tournant.
Je dois l’arrêter, le rattraper.
Un homme tout noir, couvert de cheveux et de barbe, les yeux maquillés de khôl soudain me poursuit.
C’est le Grand Maître de Kimissi.
Mais les couteaux sifflent toujours à mes oreilles.
Je fuis, cernée de murs blancs qui dans la nuit semblent briller. Je suis touchée.
Le Grand Maître me rattrape… Il panse mes blessures.
Le Petit Prince – c’est toi – est toujours plus ou moins là. Lointain, distant.
Pas olympien pour autant: tu n’interviens pas dans la destinée de mon rêve qui se déroule.
Les Dieux en auraient fait autrement.
Mon père m’explique l’amour sur un schéma qui saigne.
Il me conte l’adultère d’Aphrodite avec Arès, la fureur d’Héphaistos, le piège qui les encercle au moment de la passion, les rires des Dieux qui se pressent autour des amants prisonniers.
J’ai les yeux encore fermés.
Peut-être qu’Homère a eu raison de ma santé.

30/09/15

****

Valse gris perle

Un sentiment de fin de siècle, une fête. Un immense hangar, quelque part en ville. Il fait beau et chaud, tout le monde boit et danse. Les gens suent, ils sont débraillés. Ambiance No Future: défonçons-nous tant qu’il est encore temps.

J’ai une robe gris perle avec une grande jupe qui tourne et de petites bretelles fines. Je danse, je virevolte. J’ai un peu bu mais ça va encore. J’ai chaud, je transpire. Tant pis, je suis bien. Je vois vaguement une amie au loin. Elle a l’air livide, elle se pique et je la plains. Mais il est trop tard pour la sortir de là. Autant continuer à tourner.

Bientôt le tournis me monte à la tête. J’en ai presque la nausée. Je tiens à peine sur mes jambes et décide de plonger dans la piscine juste là. Je vois parfaitement sous l’eau, c’est très profond, comme la mer. Ma robe colle.

Tout d’un coup j’ai besoin d’air, j’étouffe. Je n’y tiens plus et respire sous l’eau. Mais je comprends que je vais me noyer. Alors dans un dernier effort, je remonte à la surface. J’ai respiré beaucoup d’eau, je vomis. Le gris perle a viré à l’anthracite et mes cheveux gouttent dans un ploc ploc lamentable.

Changement de décor: une grande terrasse ensoleillée domine Florence. Il fait beau, l’air est doux et ma robe a séché. On voit la ville et son fleuve en contrebas. Un orchestre joue doucement de la musique raffinée. On dirait une carte postale. Je me remets à danser, ma jupe tourne à nouveau. J’ai un peu peur de tomber. Mais je ris, je n’arrête pas de rire et je comprends qu’il n’y a que ça de vrai.

08/08/15
****
La guerre, l’église et l’enfant

Ukraine, quelque part sur le front de l’est. La guerre civile bat son plein. Une explosion tout près. Il faut évacuer, vite. La colline là-bas est protégée des bombes qui se rapprochent. Je commence l’ascension, il fait une chaleur de bête. Tout brûle dans les alentours, le ciel est en feu.

J’arrive en haut.

Dans cet enfer, une petite église orthodoxe semble conserver son calme. A l’entrée, un homme que j’ai beaucoup aimé. Il est là avec sa femme et leur enfant, né la veille. Un petit garçon tout rose. Elle avait envie de voir cette église après la naissance. Alors ils ont monté la colline malgré la guerre.

Je ne sais que penser. Cet homme que je redoutais tant de voir me paraît maintenant insignifiant. Elle que je devrais détester, je suis en joie de la voir. De savoir qu’elle a donné naissance à cet enfant hier et qu’ils vont bien tous les deux.

L’homme tente quelques blagues, cherche à ce qu’on s’intéresse à lui mais il ne compte plus. Nous l’ignorons, elle et moi, et nous réjouissons ensemble de la naissance de l’enfant. Le ciel continue de brûler, l’église en bois veille sur nous. Et nous, sur l’enfant rose.

He’s got the whole world in his hands. He’s got the whole world in his hands.
He’s got the whole world in his hands. He’s got the whole world in his hands.

 

12/03/15

****

Paris, 16 novembre 2015

Il est 11h59. Je suis chez moi.
Je fais semblant de travailler. Il faut bien reprendre.
Mes cahiers, mes notes sont sortis devant moi. Je les regarde sans avancer.
J’attends midi, la minute de silence.
J’allume la radio. La voilà.
Je l’écoute.

J’écoute la minute de silence.

Et ce que j’entends, c’est partout la vie.
La vie d’un mois de novembre à Paris: les raclements de gorge,
Les toux, les reniflements.
La vie de ces musiciens rassemblés et qui, peut-être par émotion,
Ne savent que faire de leurs corps et gigotent.
On dirait des enfants qui se tiennent mal à table.
Impatients.
Impatients d’arracher à leurs instruments les premières notes
Qui bientôt résonnent.

         Marche funèbre.

16/11/15

 

Crédits photo: Joanna Dunis